• Une boucherie héroïque


    Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.”

    Voltaire (1694-1778), Candide (1759), chapitre troisième (extrait). 


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  • Il y a

        Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée

        Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles
        Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour
        Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus autour de moi
        Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants
        Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Gœthe et de Cologne
        Il y a que je languis après une lettre qui tarde
        Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour
        Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
        Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour des pièces
        Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l'Arbre isolé
        Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l'horizon dont il s'est indignement revêtu et avec quoi il se confond
        Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
        Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T.S.F. sur l'Atlantique
        Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils
        Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico
        Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
        Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
        Il y a des croix partout de-ci de-là
        Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
        Il y a les longues mains souples de mon amour
        Il y a un encrier que j'avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu'on n'a pas laissé partir
        Il y a ma selle exposée à la pluie
        Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours
        Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur
        Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos
        Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais été à la guerre
        Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
        Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s'ils les reverront
        Car on a poussé très loin durant cette guerre l'art de l'invisibilité

    Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)


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  • La Cigale et la Fourmi

    La Cigale, ayant chanté
    Tout l'été,
    Se trouva fort dépourvue
    Quand la bise fut venue :
    Pas un seul petit morceau
    De mouche ou de vermisseau.
    Elle alla crier famine
    Chez la Fourmi sa voisine,
    La priant de lui prêter
    Quelque grain pour subsister
    Jusqu'à la saison nouvelle.
    "Je vous paierai, lui dit-elle,
    Avant l'Oût, foi d'animal,
    Intérêt et principal. "
    La Fourmi n'est pas prêteuse :
    C'est là son moindre défaut.
    Que faisiez-vous au temps chaud ?
    Dit-elle à cette emprunteuse.
    - Nuit et jour à tout venant
    Je chantais, ne vous déplaise.
    - Vous chantiez ? j'en suis fort aise.
    Eh bien! dansez maintenant.


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  • Demain, dès l'aube...

    Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
    Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
    J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
    Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

    Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
    Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
    Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
    Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

    Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
    Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
    Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
    Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

    Victor Hugo

     


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  •  texte

     


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